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Par Marjo LAINE
Un philosophe s’est découvert une page à son nom .... et les ennuis qui vont avec ....
A l’occasion du Libé des philosophes, Judith Revel a rédigé cet article sur le réseau social Myspace et ses désagréments. Judith Revel enseigne à l’université La Sapienza de Rome. Elle a notamment publié Foucault : expériences de la pensée (Bordas, 2005).
C’est l’histoire d’un ami. Un dimanche matin paisible, après le café et la lecture des journaux, il fallait répondre à quelques mails. Dans l’un d’entre eux, une connaissance le félicitait de son blog sur MySpace, se montrait ébahie et admirative du soin avec lequel il répondait à chacun des "visiteurs", et disait sa très grande fascination pour le nombre conséquent des "amis" virtuels dont il pouvait se vanter.
Mon ami tombe des nues : avec une coquetterie un peu affectée – mais à laquelle il tient beaucoup -, il refuse depuis des années de se servir seul d’Internet, et utilise au contraire toute une série d’intermédiaires (secrétaires, collègues, et – le dimanche matin - sa propre compagne) afin de conserver ce qu’il considère comme une sorte de "distance de sécurité" face à l’outil informatique. Il est donc hors de question qu’il ait pu créer puis gérer, sa propre page sur MySpace.

Comme l’ami est philosophe, qu’il est un peu connu et qu’il s’occupe de politique, il s’en inquiète, et demande qu’on lui montre ces pages. Il découvre alors tout un monde dont il est l’auteur ( ou plutôt : dont l’auteur prétend être lui) depuis 2004 : un mélange étrange de vraies citations et de fausses déclarations, de pseudo-détails personnels (son statut marital, son signe zodiacal, sa ville de résidence et son âge : seul ce dernier se révélera être vrai, les trois premiers étant fantaisistes), de photos (elles-mêmes reprises d’Internet), d’illustrations variées, et surtout d’un nombre impressionnant de messages postés par une infinité de "correspondants" qui, à leur tour, affichent un "profil" et, en général, une photo : militants situationnistes du Colorado, Disc Jockeys suisses, nymphettes bulgares, "compagni" romains, anarchistes catalans, musiciens suédois, adolescents belges.
Et puis, en vrac : groupes de zouc, invitations à des fêtes de lycée, associations gothiques, petites annonces sentimentales (" … et plus, si affinités…"), poèmes, chansons, blagues salaces, slogans elliptiques…
Le premier fou-rire passé, le malaise est assez réel. En réalité, ce "clone virtuel" de MySpace pose trois types de problèmes.
Le premier consiste à se demander ce que c’est qu’une usurpation d’identité, en des temps où certains d’entre nous, au nom de la circulation des savoirs et de la coopération sociale, du partage et de la mise en commun des pratiques, critiquent par exemple la propriété intellectuelle, utilisent des systèmes comme linux, estampillent leurs écrits de licences "creative commons" (et réussissent parfois à faire avaler à leurs éditeurs la mention "no copyright"), ou se balladent avec régularité dans les méandres de l’encyclopédie Wikipédia.
L’ami "cloné" sur MySpace formule donc la question ainsi : si les idées et les pratiques de chacun appartiennent à tous – parce que c’est leur circulation et leur enrichissement permanent dans le passage de l’un à l’autre qui fait leur valeur -, faut-il s’émouvoir de ne plus être propriétaire de son nom, de son image, de son histoire, et de sa propre prise de parole ? Dans le site cloné, une rubrique photographique recense 397 "amis" illustres que le "titulaire" de la page a choisi de présenter à ses correspondants virtuels.
On y trouve des philosophes (vivants et morts), des hommes politiques, des acteurs et des chanteurs, un chien, deux chats, des inconnus.
On y trouve aussi (et là, le rire de l’ami cloné devient jaune) une photo du roi Juan Carlos au centre d’une mire de fusil, une photo de Ben Laden, une du Mollah Omar.
Où passe la limite de la mise en commun ? Quand reprendre son nom devient-il à nouveau un droit ? Que faire par exemple quand un site est clairement diffamatoire et diffuse de fausses informations ? Qu’aurait-il fallu faire, si la page (en réalité assez anodine, mis à part la présence des trois images sus-citées) avait contenu des phrases négationnistes, homophobes, ou des discours d’incitation à la haine raciale ? Où finit le commun et où commence l’usurpation d’identité ?
Cela oblige à formuler la deuxième question. Une politique des savoirs et des pratiques communs est une affirmation de liberté. C’est un refus de la privatisation des cerveaux, de l’inventivité, de l’imagination. C’est un programme de démocratie radicale. Mais il arrive que des discours ou des stratégies de déstabilisation menacent cette démocratie du commun en réseau.
Quelles instances d’autorégulation peut-on imaginer afin d’éviter que chacun d’entre nous se retrouve affublé de clones racistes ou provocateurs ? Et comment faire pour que cette auto-régulation (de l’intérieur du commun) puisse fonctionner sans jamais se donner comme une censure extérieure ?
Troisième problème. Dans un espace comme celui des blogs, il existe trois figures virtuelles de l’amitié.

Sur la page d’accueil, il y a en général un double compteur : d’un côté, celui des "fréquentations" du blog (c’est-à-dire du nombre des consultations), de l’autre, celui des "amis" affichés par le titulaire de la page lui-même (dans notre histoire : 397).
Dans les deux cas, il faut faire augmenter le nombre de ces amis : c’est la quantification qui est essentielle.
Drôle de conception de l’amitié – un peu comme dans ces séries américaines pour adolescents qui mettent toujours en scène la reine du lycée, la plus "popular". Terme impossible à traduire (de fait : dans les doublages, on dit "populaire", et, à moins de faire de Beverly Hills une annexe du 93, on ne comprend pas bien ce que c’est censé dire…) parce que cela dit exactement cela : la quantité - d’amis, de relations, de célébrité locale.
"Popular" est la fille que tout le monde connaît, celle qui a le maximum de contacts avec le maximum de personnes. D’où la question : l’amitié est-elle nombrable ? Et accessoirement, le commun l’est-il aussi ? Ou bien l’un et l’autre sont-ils au contraire du côté d’une autre évaluation – celle de la qualité, celle du sans-nombre, celle de la dé-mesure ?
Troisième figure d’amis : la sollicitation. Nous avons tous, un jour ou l’autre, reçu par mail des messages nous invitant à rejoindre tel ou tel sur sa page, ou plus généralement dans un espace de convivialité virtuelle. Le problème, c’est que la moitié de ces invitations provient de stricts inconnus : les fichiers d’adresses électroniques, cela circule comme les fichiers de la téléphonie ordinaire.
Et de la même manière que l’on peut désormais recevoir le coup de fil (en général à l’heure du dîner) d’un inconnu maniant avec dextérité le tutoiement et l’usage du prénom à des fins commerciales, et nous annonçant que nous sommes les heureux gagnants du premier prix d’un concours dont on n’a jamais entendu parler (le premier prix : un lot de casseroles, à condition – cela va de soi - d’acheter une cuisine équipée dans le même magasin) ; de la même manière, donc, que le "ton de l’amitié" envahit la téléphonie classique au service des vendeurs d’aspirateurs, les "invitations amicales" virtuelles cherchent à faire du chiffre.
Sur la page MySpace du "clone" de mon ami, la moitié des messages est en réalité composée de brefs remerciements ébahis : "Cher Monsieur, je ne vous connais pas et je ne comprends pas grand choses de ce que vous racontez, mais merci quand même pour l’invitation. Au revoir".
Formellement, tout y est : l’accueil, l’ouverture, l’acceptation de l’autre en tant qu’autre, etc. Réellement, rien ne se passe. Pas de commun, pas de partage ni d’échange. Le pur simulacre de l’amitié réduite à sa forme.
Ô amis, je n’ai que trop d’amis…
Marjo LAINE
Source : Judith REVEL (http://www.ecrans.fr/Quand-Myspace-joue-les-faux-amis,2522.html)
S.M.N. 21 Avril 2008