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Edito


Universal : la musique est-elle un art ou un produit de consommation ?

pascal negre
Parce qu'il a inondé les bacs des albums de la « Star Ac'», parce qu'il apparaît, malgré ses airs de vieux potache, comme le « vilain censeur » qui menace les jeunes pirates du disque, parce que à la tête d'Universal Music France il a défendu Jean-Marie Messier et survécu à Jean-René Fourtou, parce qu'il a pourfendu Johnny Hallyday devant les tribunaux, parce que, malgré la crise du disque, sa « petite entreprise » - leader avec 34,4 % de parts de marché - n'a jamais perdu d'argent, Pascal Nègre concentre sur sa personne toutes les tensions et contradictions d'un monde en crise, celui de la musique, dont les victoires célébrées, prennent, de plus en plus, des allures de défaite.

Défaite économique : le marché français du CD chute de 15 % depuis deux ans, obligeant les majors à d'importants plans sociaux et à se regrouper encore davantage.
Défaite sociale : on n'aura jamais vu autant d'artistes en perte de vitesse, de Jacques Higelin à Alain Chamfort, chassés de leur maison de disques.
Défaite culturelle : jamais les radios n'auront autant matraqué la même soupe musicale aseptisée au détriment de la diversité des talents.
Défaite industrielle : le téléchargement légal fait râler les consommateurs parce qu'une guerre des standards entre Apple, Microsoft et Sony les empêche d'écouter leur musique en passant d'un support à l'autre (les baladeurs MP3 ne lisent pas tous les fichiers !).
Défaite morale, enfin : la gratuité de la musique s'est imposée dans l'esprit de la jeunesse comme le droit commun de la consommation musicale.

Comble d'avanie pour les maisons de disques, voilà maintenant que Jean-Louis Aubert, Khaled, Benabar, Sinclair, Keren Ann, M... pétitionnent, à l'appel du Nouvel Obs, pour qu'il soit mis fin aux nombreux procès contre les pillards du disque (700 actions en justice en Europe, une trentaine de procès pénaux en France !)

Comment, devant une telle avalanche de mauvaises nouvelles, Pascal Nègre a-t-il pu tenir la barre du vaisseau Universal Music France et ne pas perdre d'argent - contrairement à sa maison mère ?

Avec sa voix rocailleuse et cette façon bien à lui de se frapper les cuisses en parlant, il prend le temps de vider une canette de Coca Light avant de répondre : « J'ai dû couper dans les dépenses à tous les étages : moins d'aides aux tournées, ce qui représente environ 15 % de mon budget marketing. Moins de pub télé et, du coup, un peu plus de pub à la radio, c'est moins cher. On a dû fermer nos quatre bureaux régionaux et licencier une quinzaine de personnes. On a été plus vigilants sur les clips en instaurant des " seuils d'exposition ", c'est-à-dire qu'on ne fabrique le clip que lorsque la chanson est diffusée par un nombre significatif de radios.

Les premiers à trinquer ont été les jeunes artistes : sur les quelque 200 interprètes sous contrat chez Universal France, entre 20 et 30 jeunes pousses ont pris la porte après un ou deux premiers singles aux ventes décevantes. Avant, on leur aurait laissé plus de temps. « Sur dix artistes signés, un ou deux connaîtront un jour le succès, explique Nègre. J'ai dû réduire ce réservoir de 15 %, et je sais pertinemment que je suis en train de rater le prochain Calogero ! Il faut des années pour lancer une Zazie ou un De Palmas. J'ai peur que les vraies conséquences du piratage n'adviennent que dans trois ans : une génération d'artistes français aura été sacrifiée ! Les gens qui téléchargent illégalement ne s'en rendent pas compte. »

Et les majors de claironner les montants astronomiques de cette grivèlerie informatique : 700 millions de fichiers échangés de façon illicite en 2004, 1 milliard les années suivantes... S'il faut des années pour façonner un talent, on comprend pourquoi le gourou d'Universal France a plongé corps et âme dans la « Star Ac'» de TF1, dont il s'est assuré l'exclusivité phonographique à chaque édition.

Là, grâce à l'immense caisse de résonance de la télévision, trois mois suffisent à lancer Jenifer, Nolwenn ou ElodieAlors, pourquoi se gêner ? Naturellement, Nègre se défend d'avoir négligé, pendant ce temps, les « vrais » artistes. « Il ne nous convainc pas vraiment, parce qu'en vérité, quand il mobilise durant des mois ses meilleures équipes sur la " Star Ac'", forcément, c'est la créativité d'Universal qui s'en ressent », murmure un dirigeant d'une grande radio française.

D'accord, Nègre a gonflé ses résultats avec des succès faciles. Habilement, pour son image de marque, il n'a pas touché aux vedettes. La seule qui soit partie - Johnny Hallyday - l'a fait de son propre chef. D'ailleurs, le patron d'Universal ne s'est pas longtemps trouvé à court de munitions.

Quand la société Trema, l'un des plus gros labels indépendants français, crée et dirigé par Jacques Revaux, le compositeur de "My way" et par Régis Talar, éditeur de Michel Sardou, s'est trouvé à vendre, Nègre n'a pas hésité une seconde, il a sauté sur l'occasion.

Un an plus tard, il fait de Michel Sardou le remplaçant de Johnny au firmament des ventes : 800 000 albums se sont arrachés !

Sa méthode ? « Relifter » Sardou en faisant de l'interprète vieillissant de « Femmes des années 80 » le parrain tout neuf de la « Star Ac' » 2004. Les jeunes académiciens ont ainsi repris douze de ses titres ! Sardou, qu'on ne voyait plus guère, a pu s'offrir une nouvelle jeunesse et quelques passages inestimables en prime time sur TF1. Pour les ventes auprès des ménagères et les concerts qui ont suivi, c'est pain béni !

La méthode avait d'ailleurs été éprouvée avec Johnny Hallyday auparavant... « Vous croyez que c'est par hasard que je faisais chanter " Marie ", le tube de Johnny, aux jeunes de la " Star Ac" ?, grince-t-il. C'est pour lui que je le faisais ! Pour le reconnecter avec les jeunes. »

Ajoutez à cela quelques bons deals sur des secteurs annexes qui lui permettent de compenser la baisse de revenus du disque. Depuis le 1er janvier, Universal Music, fort de son réseau de 80 vendeurs couvrant près de 5 000 enseignes (Fnac, Carrefour, Auchan...), distribue tout le catalogue des films de Studio Canal (une autre filiale de Vivendi). Vive les synergies ! «Je couvre ainsi mes frais fixes sur un support, le DVD, qui ne concurrence pas les nôtres» se réjouit Pascal Nègre. Donc, le roi du disque surfe sur le boom du DVD et se paie le luxe de distribuer
« 9/11 », le succès de Michael Moore...

Idem pour la téléphonie. Puisque les jeunes en raffolent, il pactise avec Bouygues Telecom et commercialise son forfait Universal Music mobile : 100 000 abonnés y ont souscrit. Il touche une redevance mensuelle sur chaque abonné... C'est tout bénef !

Paré de sa casquette syndicale de chef de file des producteurs phonographiques, il s'évertue, là aussi, à détecter de nouveaux filons. On se souvient de sa croisade pour l'abaissement de la TVA sur le disque de 19,6 % à 5,5 %. Ratée ! Pas grave, il a déjà enfourché un nouveau cheval de bataille : rançonner les radios privées.

Aujourd'hui, pour passer autant de chansons qu'elles veulent (soit 60 à 90 % de leur temps d'antenne), elles paient forfaitairement une « licence légale » que se partagent équitablement les artistes et les producteurs. Son
montant ? 2,8 % des recettes publicitaires nettes des radios (4,25 % en brut), contre 7 % en Allemagne et 15 % en Grande-Bretagne. En 2001, les producteurs français se sont ainsi partagé à peine 9 millions d'euros. Des broutilles !

Faire payer les radios. Tant que l'industrie du disque se portait bien, elle a négligé cette catégorie de revenus, estimant que la promotion de ses titres était plus importante. Les temps ont changé. « Est-ce normal que les petites chaînes qui diffusent des clips paient plus cher que les puissantes radios musicales ? s'insurge Pascal Nègre. La licence légale n'a pas bougé depuis 1992. Une revalorisation s'impose. »

Des négociations avec les radios devraient être engagées cette année sous l'égide du Président de la 3e chambre de la Cour des comptes. Jusqu'où Nègre pourra-t-il aller ? En face de lui, il y a de très sérieux clients comme Jean-Paul Baudecroux, l'âpre patron de NRJ.

Si Universal vend des disques, c'est aussi parce que NRJ matraque la même nouveauté jusqu'à dix-huit fois par jour ! A supposer que les auditeurs conservent encore de l'appétit pour un titre qu'ils entendent toutes les demi-heures à la radio...

Bref, Pascal Nègre fait feu de tout bois pour dénicher de l'argent frais (50 % des gains ne proviennent plus de la vente de CD). Mais on aurait tort de faire de lui un simple épicier de la chanson qui ne penserait qu'au cash-flow de Vivendi, sa maison mère, en se dépêchant de fourguer dans les bacs de Carrefour des compilations de fin d'année à bon marché. Son mode de pensée s'apparente plutôt à celui d'un businessman bohème, doté d'une sensibilité exacerbée. Un Janus, mi-comptable mi-troubadour, qu'illustre parfaitement sa formation intellectuelle : ce fils d'informaticien (son père travaillait chez Bull) possède une maîtrise de mathématiques et une maîtrise de philosophie.

Chaleureux, pagnolesque, truffant son discours d'images fruitées, notre bonhomme, que d'aucuns surnomment affectueusement « la Négresse », a porté d'invraisemblables chemises à fleurs jusqu'au milieu des années 90, fumé comme un pompier, reçu quantité de gens les pieds posés sur la table de son bureau constellé de disques d'or, éructé des jurons à faire rosir de honte le XV de France (il s'est découvert une passion pour l'équipe du Stade français) et déconné jusqu'à point d'heure dans des bars branchés entourés de ses artistes. « Une part de mon métier, c'est encore ça ! Boire des coups tard dans la nuit avec des chanteurs. Disons qu'avec les années je rentre moins tard », dit-il l'oeil invariablement goguenard.

Une « rock'n'roll attitude » qui tranche, en effet, avec sa posture actuelle de père Fouettard du téléchargement illégal... Et qui, sans doute, le fait souffrir. Pas seulement parce qu'il adore être aimé, mais aussi parce que, lui, l'éternel dandy, épris de musique raï (il a découvert Khaled), s'est longtemps vu comme un anticonformiste abhorrant les pouvoirs établis, à l'image des jeunes fraudeurs antimajors d'aujourd'hui.

Pas facile de vieillir, n'est-ce pas ? « Quand j'écoute de la musique, j'ai 20 ans ; quand je fais les comptes de la boîte à la fin de l'année, j'ai 60 ans », dit-il, sans pouvoir cacher qu'il a, en réalité, 43 ans, et qu'il est sans nul doute « le plus ancien des patrons de maisons de disques dans le monde ».

En 2002, Jean-René Fourtou a prolongé son contrat pour huit ans (jusqu'en janvier 2010) ! Il prétend que sa longévité le protège des vilaines tentations de la musique bon marché : « Je ne suis pas là pour faire trois deals, dépouiller tout le monde et me barrer. Ma démarche est patrimoniale. Je sais très bien qu'il n'y a pas de grandes carrières artistiques sans traversée du désert. Il faut savoir passer l'éponge sur quelques échecs. Quand je suis convaincu du talent d'un artiste, je fais toujours signer des contrats longs. Si on veut se constituer une belle cave, on ne peut pas faire que du beaujolais. Il faut savoir faire des vins de garde. » Traduction prosaïque : les dissonances élaborées d'Alain Bashung équilibrent les harmonies guimauve d'une Jenifer.

Des salaires en or
Dans son bureau de la rue des Fossés-Saint-Jacques, à Paris, à deux pas du Panthéon, Pascal Nègre peut se dire qu'il a « limité la casse » en réduisant les dépenses. Sauf une : les salaires mirobolants des patrons de label.

Un non-dit qui vaut son pesant d'or. Le niveau des rémunérations correspond aux années fastes ; il n'a jamais été révisé à la baisse. « Le moindre patron de label, du style Mercury, Barclay, Polydor... émarge à 30 000 euros par mois alors que, honnêtement, ce sont de petits business, confie cet ancien cadre de l'industrie musicale. Il y a quelques années, EMI France cherchait son dirigeant. Un chasseur de têtes m'a proposé le job pour 61 000 euros par mois, 183. 000 euros de bonus annuel, plus un tiers du pack en stock-options tous les trois ans. Vous imaginez combien de disques il faut vendre pour payer le salaire du patron ? »

Aujourd'hui, le poste chez EMI est de nouveau à pourvoir. Selon nos informations, les chasseurs de têtes le proposent au tarif exorbitant de 1 million d'euros par an, sans compter les stock-options.

Bien que leader, Nègre ne fait pas mieux : 83 330 euros de salaire mensuel (1 million d'euros par an, l'équivalent d'un disque de platine).

Son bonus annuel, en revanche, s'est effondré avec la crise du disque...

Salauds de pirates !

 

Emmanuel Berretta

Source : http://www.lepoint.fr

 

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